Section Passagers

Les Passagers
L'ingénieur du Titanic
Témoignage d'une survivante
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 


Marie Grice Young

Témoignage d'une survivante

Naissance : 5 janvier 1876
Age en 1912 : 36 ans
Embarquée à Cherbourg
Canot de sauvetage no 8

Mlle Marie Grice Young, 36 ans, de New York, embarqua à bord du Titanic à Cherbourg. Elle retournait à Washington DC où elle avait toujours vécu. Elle était musicienne de grand talent et avait été professeure de musique de Mlle Ethel Roosevelt, la fille de Théodore Roosevelt.

Durant le voyage, Miss Young fit la connaissance du charpentier John Hutchinson. Mlle Young rentrait aux États-Unis avec des volailles de fort bonne qualité. Chaque jour, Hutchinson venait lui faire un rapport sur l'état des poulets et pour le remercier de sa gentillesse, Mlle Young lui donnait quelques pièces d'or. Hutchinson fut très reconnaissant, et s'exclama, "Ça porte chance de recevoir de l'or pour son premier voyage''.

 

Mlle Young commença à écrire une histoire du naufrage dans la bibliothèque du Carpathia le 18 avril 1912 et elle fût publiée le 21 avril dans le Washington Post. Une version revue et corrigée fût finalement éditée en octobre 1912 dans le National Magazine. En voici une traduction...

La crainte que nous oublions


Par Marie G. Young - Une survivante du Titanic.

Mlle Marie G. Young, professeure de musique à la Maison Blanche et survivante du Titanic, décrit les souffrances des survivants.

Six mois ont passé depuis que le Titanic, le plus splendide de tous les paquebots, a coulé dans l'Atlantique Nord, à la vue des 705 survivants chargés sur les canots, nombre trois fois inférieur au nombre des passagers et membres d'équipage qui ont embarqués aux trois escales.

Peut-être que deux survivants ne répondront pas la même chose à cette question: "Quel est votre souvenir le plus poignant du voyage, des cinq jours et de la nuit du naufrage?"

Un panorama d'incidents repasse dans nos esprits, des événements ordinaires, qui sont rendus tragiques par la mort de la plupart des passagers qui n'auront pas répondu présent à l'appel sur le Carpathia. Qu'est-il arrivé au joyeux groupe de jeunes gens qui était derrière moi, au bureau du télégraphe au dock de Cherbourg, se dépêchant d'envoyer les derniers messages pour leurs amis?

Qui peut oublier le cruel changement entre les visages gais et joyeux alors que nous quittions la France et les visages de ceux qui revirent la terre, cette terre qui leur rappela combien la vie était merveilleuse à leurs yeux?

Les comportements et toutes les différentes expressions des visages se remémorent à ceux qui devinrent étrangers, après avoir été passagers, aimés de tous à terre pour lesquels souvent nos visages étaient flétris et notre légère connaissance pouvait être une consolation, en espérant que le chemin de nos vies ait croisé celle de leurs proches.

Dans mes pensées, je me repose encore souvent dans ma chaise longue et je regarde les passants sur le pont promenade. Après l'excitation terminée d'avoir vu les filles irlandaises qui embarquèrent à Queenstown, la routine sur le pont était établie. Deux hommes célèbres passaient de nombreuses fois par jour avec une vigueur étonnante, l'un parlant aussi vite qu'il marchait et l'autre était un élève attentif et souriant.

Les bébés et les nurses, les vieux couples, les hommes solitaires, passaient des heures sur le pont durant les journées printanières, pendant que le Titanic avançait vers la scène du naufrage, approchant d'un désastre qui n'aurait pas été si grand si son commandant et le président de la White Star Line n'avaient pas essayé de prouver leurs valeurs et non leurs grandes discrétions en présence de dangers rapportés et reconnus par d'autres navires.

C'était si surprenant que j'ai porté intérêt à quelques hommes des ponts inférieurs avec qui j'ai parlé et qui étaient charpentiers et imprimeurs, et à qui j'avais demandé de veiller à mes bagages et à mes poules françaises que je ramenais chez moi. Cela m'a permis de voir un peu de la petite vie interne du bateau, dans mes visites journalières à mes coqs et à mes poules qui étaient occupées à faire des œufs incommodées par leur nouvel environnement.

J'ai pu voir les cuisiniers devant leurs grands chaudrons de porcelaine et les boulangers faisant le pain, qui fût plus tard utilisé pour le ravitaillement des canots de sauvetage.

En échange de quelques pièces d'or, le charpentier m'avait dit, "ça porte chance de recevoir de l'or pour son premier voyage!". En fait, ce fut le premier martyr du Titanic, qui dans la cale du bateau juste après que l'iceberg eût été heurté se noya et fût perdu dans la mer rugissante qui l'engouffra.

Qui peut imaginer quels remords rongeaient le Capitaine durant la courte période de temps qu'il a eu pour se préparer à la mort, lui qui pouvait revendiquer plus que tout autre et qui était au courant de tout?

Qui n'a pas échangé un dernier mot avec les jeunes couples pour qui chaque jour en mer avait amené plus de joie? Espérant survivre, ils sont restés là, debout, ils ont passé cette nuit ensemble vers les portes de l'éternité, vers un jour meilleur que celui maudit pour eux qui les emmena vers la mort.

Quelles scènes pourraient immortaliser à jamais les mécaniciens qui gardèrent le bateau allumé et à flot, donnant une dernière chance de s'échapper aux passagers et à quelques officiers? Comment pourrions-nous réaliser ce que ça veut dire de trouver le courage de ne plus penser qu'à ceux qui vous attendent à terre et faire face à la mort dans les cales ou dans la salle des machines?

Le "grand amour" avait pris vie du Titanic et chacun sentait brûler en lui un cœur dans la liste des morts. Ceux qui ont survécu ont en eux un horrible doute, celui de savoir si sa vie a été sauvée noblement par un prix aussi élevé en vie humaine.

Les souvenirs sont vifs et sans fin en ce qui concerne cette longue nuit. Ils sont ancrés dans la mémoire comme les détonations de pistolets, les cris de ceux qui sombraient et les sinistres craquements du navire. Plus clair que tout, la mémoire du calme de cette femme de 18 ans qui, comme quatre d'entre nous, avait dû se séparer de son mari.

Dans ces heures passées face à face avec pour seules pensées le naufrage avant un possible secours. Il était impressionnant de voir que ces femmes du 20e siècle étaient, mentalement et physiquement, les descendantes directes de celles qui avaient fait face aux périls du colonialisme et aux périodes révolutionnaires. Des femmes ramèrent toute la nuit, les autres promenaient la lanterne en l'air comme un signal au bateau qui pourrait nous repérer, et pendant que la lumière crépitait et vacillait, une jeune femme était au gouvernail pour garder le cap en dépit du ramage discontinu.

Notre plus grand trésor fut une lumière de poche électrique qui appartenait à Mme. J. Stuart White, qu'elle baladait sur nos visages pendant que nous comptions pour savoir qui allait ramer. L'assurance de cette lumière pendant des heures en continu aida à apaiser de nombreux esprits, dans la perspective d'une autre nuit à endurer avant le sauvetage. Nous n'avions pas connaissance des réponses des messages de détresse, ni de la glorieuse course à travers l'océan du Carpathia. Si nous, les survivants, avions passé une nuit épuisante d'émotions et de prières, que dire du Capitaine Rostron, de l'équipage, et des passagers du bateau de secours?

Néanmoins, il y avait le mauvais côté de la médaille, pour ceux qui avaient eu l'espoir et avaient si rapidement fait route au premier signal de détresse. L'enquête du sénat des États-Unis fit établir un document contenant les mesures en cas d'urgence écrites par le Capitaine Rostron pour les officiers et les hommes d'équipage, une copie qui serait un exemple sur les navires d'une parfaite organisation en temps de crise. Aucun détail d'organisation n'était omis. Tous les ordres montrent qu'après le désastre du Titanic et son premier appel de détresse, le Capitaine Rostron mit un officier de plus sur le pont, doubla les vigies sur le nid de pie, et demanda des efforts supplémentaires à la salle des machines.

Mais pour finir ses préparations, cela n'était pas assez bien que rien n'aurait pu lui être reproché. Ses trois médecins (Anglais, Italien et Hongrois) étaient chargés de veiller à la bonne santé des différentes classes des passagers secourus, ses canots de sauvetage étaient remplis de nourriture de médicaments et de couvertures et ils étaient prêts à être mis à la mer dès qu'ils pourraient approcher de l'épave, qui, hélas, il lui fût impossible de trouver.

Il ordonna à son propre équipage de manger et d'être prêt car les prochaines heures allaient être dures, et ils promirent à leur brave commandant de montrer au monde de quelle manière un anglais doit se comporter en mer.

Ses passagers de troisième classe furent placés dans des quartiers plus petits et l'excitation naturelle fut calmée par quelques mots judicieux. Et tout cela n'est qu'un récit de quelques faits du grand travail accomplis cette nuit-là par le Capitaine Rostron dans sa course pour l'humanité.

Quand le Carpathia trouva la scène du désastre, trouvant une quinzaine de canots dont certains n'étaient qu'à moitié remplis, les survivants de la tragédie qui avaient attendu là au lever du soleil furent hissés à bord avec pitié et tendresse.

Les détails du naufrage, les périls, les récits d'horreur et les ragots ont été rapportés par les magazines mais sur les jours uniques qui ont suivi, peu a été dit.

Beaucoup de survivants étaient étourdis par les horribles événements de la nuit, le choc de la collision, et la terreur de réaliser que leur seule chance était les canots de sauvetage. La descente périlleuse à bord de ses canots, leurs manœuvres méconnues, le naufrage immédiat du Titanic, les cris des mourants, la nuit passée sur la mer froide et la montée des canots de sauvetage sur l'échelle de corde ou dans des paniers à bagages sur le Carpathia avait été des expériences éprouvantes.

Pour ceux qui avaient perdu des membres de leur famille, des amis ou des domestiques, ce fut un moment douloureux quand à 10:00 le lundi 15 Avril, le Capitaine Rostron ordonna de faire route sur New York, quittant la scène du naufrage, laissant deux navires admirer la scène du désastre.

La journée était ensoleillée mais la température était basse. Toute la matinée, le Carpathia passa devant une gigantesque barrière de glace de quarante milles marins de long, et voguait vers le nord aussi vite qu'il le pouvait.

Après que des vivres et des couvertures aient été distribués aux survivants, leurs noms furent notés précieusement, et alors commença la lourde tâche de les envoyer par le télégraphe aux oreilles du monde entier. L'opérateur du Carpathia épuisé fut relevé par l'officier radio en second du Titanic, Harold Bride, qui avait été repêché plus mort que vivant de l'océan.

Pendant ce temps, les sympathiques voyageurs du Carpathia partageaient leurs chambres et des habits avec les survivants, chaque couchette disponible fut assignée et chaque place disponible dans la bibliothèque et dans le salon de dîner fut utilisée comme quartiers pour les survivants. Des matelas furent installés sur les tables et pendant la nuit, vieux comme jeune faisaient leurs lits dans la bibliothèque, une procédure plus formelle consistait à étendre un tapis par terre, et de dormir sous une seconde couverture et, si vous aviez de la chance, vous aviez un coussin de sofa comme oreiller.

Mais ce ne fut pas le même régime pour tout le monde cependant, car pour le Président de la White Star Line, caché bien confortablement dans la cabine du médecin anglais, il voyagea jusqu'à New York, complètement indifférent à l'inconfort des passagers de sa compagnie comme il l'avait été au péril qui les avait menacés.

Il y eut des leçons à chaque heure pendant ce voyage. Qui peut oublier le splendide travail d'une jeune fille, dont le père était missionnaire? Après avoir donné ses propres vêtements aux survivantes, elle en collecta d'autres pour permettre à tous de se vêtir convenablement, elle coupa elle-même des robes pour les enfants et les bébés, et elle passait son temps à aider les émigrants terrifiés à surmonter leurs angoisses.

Cruel, fut le sort de certains de ces étrangers car la plupart étaient des jeunes mères avec des bébés gémissants qui refusaient de manger. Veuves, sans le sou, ignorante de la langue d'un pays étranger, elles firent face au Nouveau Monde.

Les trois derniers jours du voyage furent pénibles car la pluie obligea les passagers à rester dans la bibliothèque, la plainte de la corne de brume sonnant continuellement, ce qui nous rendaient nerveux, alors que le Carpathia se dirigeait lentement et avec précaution vers New York, avec sa doublement précieuse livraison d'âmes.

Nombreuses furent les expériences et contes d'aventure échangés en mer et sur terre dans ses heures ingrates, des dénonciations plus ou moins chaudes de la négligence criminelle dont les autorités avait et devait être averti du désastre.

L'île de feu! Ambrose Channel! Les sirènes de bienvenue de centaines de remorqueurs, de bateau pleins de journalistes, de paquebots et de yachts! Et les lumières de New York! Je reçu avec bonheur des télégrammes de mes amis qui m'attendaient là, juste avant que nous dépassions les docks Cunard. Jamais le retour à la maison n'avait été si agréable, comme une nuit immortelle que le monde entier attendait, afin de connaître en fin les récits épiques des survivants.

Maintenant, un doute énorme me pèse quant à la terrible leçon tirée de cette tragédie, quant à la course des "liners" à travers l'Atlantique. J'ai lu récemment qu'un paquebot, qui faisait sa "course" par le Nord, avait eu des rapports concernant des barrières de glaces. Le Capitaine d'une des meilleures lignes de paquebots a dit qu'il avait préféré suivre une route semblable à celle du Capitaine Smith, sous les mêmes conditions, apparemment pour gagner du temps car il préfère certainement aller vite parmi les icebergs que de prendre une route plus au sud.

Depuis la nuit des temps, les hommes ont "marché sur la mer". L'intelligence humaine a entrepris de conquérir les éléments et aujourd'hui le génie semble triompher de tout grâce à l'âme des aventuriers qui ont découvert notre pays. Mais l'homme ne pourra jamais être omnipotent. Un bateau insubmersible ne traversera jamais les océans. Bien que j'avoue que le Titanic soit un triomphe de construction et de progrès, il ne surpassera jamais les lois de la nature.

Aussi beau et aussi rapide que soit un navire pour échapper à la main de Dieu, c'est seulement un atome dans la balance de la justice. Il a vogué majestueusement mais incliné et brisé, il a coulé lentement dans l'océan conquérant, un mémorial caché, une cage pour les morts sans sépulture qu'il porte."

Ms. Young ne s'est apparemment jamais mariée. Elle passa ses derniers jours dans sa résidence à Amsterdam dans l'état de New York où elle mourut le 27 Juillet 1959 à l'âge de 83 ans.

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