Mlle Marie G. Young, professeure de musique
à la Maison Blanche et survivante du Titanic, décrit
les souffrances des survivants.
Six mois ont passé depuis que le
Titanic, le plus splendide de tous les paquebots, a coulé
dans l'Atlantique Nord, à la vue des 705 survivants
chargés sur les canots, nombre trois fois inférieur
au nombre des passagers et membres d'équipage qui
ont embarqués aux trois escales.
Peut-être que deux survivants ne
répondront pas la même chose à cette
question: "Quel est votre souvenir le plus poignant
du voyage, des cinq jours et de la nuit du naufrage?"
Un panorama d'incidents repasse dans nos
esprits, des événements ordinaires, qui sont
rendus tragiques par la mort de la plupart des passagers
qui n'auront pas répondu présent à
l'appel sur le Carpathia. Qu'est-il arrivé au joyeux
groupe de jeunes gens qui était derrière moi,
au bureau du télégraphe au dock de Cherbourg,
se dépêchant d'envoyer les derniers messages
pour leurs amis?
Qui peut oublier le cruel changement entre
les visages gais et joyeux alors que nous quittions la France
et les visages de ceux qui revirent la terre, cette terre
qui leur rappela combien la vie était merveilleuse
à leurs yeux?
Les comportements et toutes les différentes
expressions des visages se remémorent à ceux
qui devinrent étrangers, après avoir été
passagers, aimés de tous à terre pour lesquels
souvent nos visages étaient flétris et notre
légère connaissance pouvait être une
consolation, en espérant que le chemin de nos vies
ait croisé celle de leurs proches.
Dans mes pensées, je me repose encore
souvent dans ma chaise longue et je regarde les passants
sur le pont promenade. Après l'excitation terminée
d'avoir vu les filles irlandaises qui embarquèrent
à Queenstown, la routine sur le pont était
établie. Deux hommes célèbres passaient
de nombreuses fois par jour avec une vigueur étonnante,
l'un parlant aussi vite qu'il marchait et l'autre était
un élève attentif et souriant.
Les bébés et les nurses,
les vieux couples, les hommes solitaires, passaient des
heures sur le pont durant les journées printanières,
pendant que le Titanic avançait vers la scène
du naufrage, approchant d'un désastre qui n'aurait
pas été si grand si son commandant et le président
de la White Star Line n'avaient pas essayé de prouver
leurs valeurs et non leurs grandes discrétions en
présence de dangers rapportés et reconnus
par d'autres navires.
C'était si surprenant que j'ai porté
intérêt à quelques hommes des ponts
inférieurs avec qui j'ai parlé et qui étaient
charpentiers et imprimeurs, et à qui j'avais demandé
de veiller à mes bagages et à mes poules françaises
que je ramenais chez moi. Cela m'a permis de voir un peu
de la petite vie interne du bateau, dans mes visites journalières
à mes coqs et à mes poules qui étaient
occupées à faire des œufs incommodées
par leur nouvel environnement.
J'ai pu voir les cuisiniers devant leurs
grands chaudrons de porcelaine et les boulangers faisant
le pain, qui fût plus tard utilisé pour le
ravitaillement des canots de sauvetage.
En échange de quelques pièces
d'or, le charpentier m'avait dit, "ça porte
chance de recevoir de l'or pour son premier voyage!".
En fait, ce fut le premier martyr du Titanic, qui dans la
cale du bateau juste après que l'iceberg eût
été heurté se noya et fût perdu
dans la mer rugissante qui l'engouffra.
Qui peut imaginer quels remords rongeaient
le Capitaine durant la courte période de temps qu'il
a eu pour se préparer à la mort, lui qui pouvait
revendiquer plus que tout autre et qui était au courant
de tout?
Qui n'a pas échangé un dernier
mot avec les jeunes couples pour qui chaque jour en mer
avait amené plus de joie? Espérant survivre,
ils sont restés là, debout, ils ont passé
cette nuit ensemble vers les portes de l'éternité,
vers un jour meilleur que celui maudit pour eux qui les
emmena vers la mort.
Quelles scènes pourraient immortaliser
à jamais les mécaniciens qui gardèrent
le bateau allumé et à flot, donnant une dernière
chance de s'échapper aux passagers et à quelques
officiers? Comment pourrions-nous réaliser ce que
ça veut dire de trouver le courage de ne plus penser
qu'à ceux qui vous attendent à terre et faire
face à la mort dans les cales ou dans la salle des
machines?
Le "grand amour" avait pris vie
du Titanic et chacun sentait brûler en lui un cœur
dans la liste des morts. Ceux qui ont survécu ont
en eux un horrible doute, celui de savoir si sa vie a été
sauvée noblement par un prix aussi élevé
en vie humaine.
Les souvenirs sont vifs et sans fin en
ce qui concerne cette longue nuit. Ils sont ancrés
dans la mémoire comme les détonations de pistolets,
les cris de ceux qui sombraient et les sinistres craquements
du navire. Plus clair que tout, la mémoire du calme
de cette femme de 18 ans qui, comme quatre d'entre nous,
avait dû se séparer de son mari.
Dans ces heures passées face à
face avec pour seules pensées le naufrage avant un
possible secours. Il était impressionnant de voir
que ces femmes du 20e siècle étaient, mentalement
et physiquement, les descendantes directes de celles qui
avaient fait face aux périls du colonialisme et aux
périodes révolutionnaires. Des femmes ramèrent
toute la nuit, les autres promenaient la lanterne en l'air
comme un signal au bateau qui pourrait nous repérer,
et pendant que la lumière crépitait et vacillait,
une jeune femme était au gouvernail pour garder le
cap en dépit du ramage discontinu.
Notre plus grand trésor fut une
lumière de poche électrique qui appartenait
à Mme. J. Stuart White, qu'elle baladait sur nos
visages pendant que nous comptions pour savoir qui allait
ramer. L'assurance de cette lumière pendant des heures
en continu aida à apaiser de nombreux esprits, dans
la perspective d'une autre nuit à endurer avant le
sauvetage. Nous n'avions pas connaissance des réponses
des messages de détresse, ni de la glorieuse course
à travers l'océan du Carpathia. Si nous, les
survivants, avions passé une nuit épuisante
d'émotions et de prières, que dire du Capitaine
Rostron, de l'équipage, et des passagers du bateau
de secours?
Néanmoins, il y avait le mauvais
côté de la médaille, pour ceux qui avaient
eu l'espoir et avaient si rapidement fait route au premier
signal de détresse. L'enquête du sénat
des États-Unis fit établir un document contenant
les mesures en cas d'urgence écrites par le Capitaine
Rostron pour les officiers et les hommes d'équipage,
une copie qui serait un exemple sur les navires d'une parfaite
organisation en temps de crise. Aucun détail d'organisation
n'était omis. Tous les ordres montrent qu'après
le désastre du Titanic et son premier appel de détresse,
le Capitaine Rostron mit un officier de plus sur le pont,
doubla les vigies sur le nid de pie, et demanda des efforts
supplémentaires à la salle des machines.
Mais pour finir ses préparations,
cela n'était pas assez bien que rien n'aurait pu
lui être reproché. Ses trois médecins
(Anglais, Italien et Hongrois) étaient chargés
de veiller à la bonne santé des différentes
classes des passagers secourus, ses canots de sauvetage
étaient remplis de nourriture de médicaments
et de couvertures et ils étaient prêts à
être mis à la mer dès qu'ils pourraient
approcher de l'épave, qui, hélas, il lui fût
impossible de trouver.
Il ordonna à son propre équipage
de manger et d'être prêt car les prochaines
heures allaient être dures, et ils promirent à
leur brave commandant de montrer au monde de quelle manière
un anglais doit se comporter en mer.
Ses passagers de troisième classe
furent placés dans des quartiers plus petits et l'excitation
naturelle fut calmée par quelques mots judicieux.
Et tout cela n'est qu'un récit de quelques faits
du grand travail accomplis cette nuit-là par le Capitaine
Rostron dans sa course pour l'humanité.
Quand le Carpathia trouva la scène
du désastre, trouvant une quinzaine de canots dont
certains n'étaient qu'à moitié remplis,
les survivants de la tragédie qui avaient attendu
là au lever du soleil furent hissés à
bord avec pitié et tendresse.
Les détails du naufrage, les périls,
les récits d'horreur et les ragots ont été
rapportés par les magazines mais sur les jours uniques
qui ont suivi, peu a été dit.
Beaucoup de survivants étaient étourdis
par les horribles événements de la nuit, le
choc de la collision, et la terreur de réaliser que
leur seule chance était les canots de sauvetage.
La descente périlleuse à bord de ses canots,
leurs manœuvres méconnues, le naufrage immédiat
du Titanic, les cris des mourants, la nuit passée
sur la mer froide et la montée des canots de sauvetage
sur l'échelle de corde ou dans des paniers à
bagages sur le Carpathia avait été des expériences
éprouvantes.
Pour ceux qui avaient perdu des membres
de leur famille, des amis ou des domestiques, ce fut un
moment douloureux quand à 10:00 le lundi 15 Avril,
le Capitaine Rostron ordonna de faire route sur New York,
quittant la scène du naufrage, laissant deux navires
admirer la scène du désastre.
La journée était ensoleillée
mais la température était basse. Toute la
matinée, le Carpathia passa devant une gigantesque
barrière de glace de quarante milles marins de long,
et voguait vers le nord aussi vite qu'il le pouvait.
Après que des vivres et des couvertures
aient été distribués aux survivants,
leurs noms furent notés précieusement, et
alors commença la lourde tâche de les envoyer
par le télégraphe aux oreilles du monde entier.
L'opérateur du Carpathia épuisé fut
relevé par l'officier radio en second du Titanic,
Harold Bride, qui avait été repêché
plus mort que vivant de l'océan.
Pendant ce temps, les sympathiques voyageurs
du Carpathia partageaient leurs chambres et des habits avec
les survivants, chaque couchette disponible fut assignée
et chaque place disponible dans la bibliothèque et
dans le salon de dîner fut utilisée comme quartiers
pour les survivants. Des matelas furent installés
sur les tables et pendant la nuit, vieux comme jeune faisaient
leurs lits dans la bibliothèque, une procédure
plus formelle consistait à étendre un tapis
par terre, et de dormir sous une seconde couverture et,
si vous aviez de la chance, vous aviez un coussin de sofa
comme oreiller.
Mais ce ne fut pas le même régime
pour tout le monde cependant, car pour le Président
de la White Star Line, caché bien confortablement
dans la cabine du médecin anglais, il voyagea jusqu'à
New York, complètement indifférent à
l'inconfort des passagers de sa compagnie comme il l'avait
été au péril qui les avait menacés.
Il y eut des leçons à chaque
heure pendant ce voyage. Qui peut oublier le splendide travail
d'une jeune fille, dont le père était missionnaire?
Après avoir donné ses propres vêtements
aux survivantes, elle en collecta d'autres pour permettre
à tous de se vêtir convenablement, elle coupa
elle-même des robes pour les enfants et les bébés,
et elle passait son temps à aider les émigrants
terrifiés à surmonter leurs angoisses.
Cruel, fut le sort de certains de ces étrangers
car la plupart étaient des jeunes mères avec
des bébés gémissants qui refusaient
de manger. Veuves, sans le sou, ignorante de la langue d'un
pays étranger, elles firent face au Nouveau Monde.
Les trois derniers jours du voyage furent
pénibles car la pluie obligea les passagers à
rester dans la bibliothèque, la plainte de la corne
de brume sonnant continuellement, ce qui nous rendaient
nerveux, alors que le Carpathia se dirigeait lentement et
avec précaution vers New York, avec sa doublement
précieuse livraison d'âmes.
Nombreuses furent les expériences
et contes d'aventure échangés en mer et sur
terre dans ses heures ingrates, des dénonciations
plus ou moins chaudes de la négligence criminelle
dont les autorités avait et devait être averti
du désastre.
L'île de feu! Ambrose Channel! Les
sirènes de bienvenue de centaines de remorqueurs,
de bateau pleins de journalistes, de paquebots et de yachts!
Et les lumières de New York! Je reçu avec
bonheur des télégrammes de mes amis qui m'attendaient
là, juste avant que nous dépassions les docks
Cunard. Jamais le retour à la maison n'avait été
si agréable, comme une nuit immortelle que le monde
entier attendait, afin de connaître en fin les récits
épiques des survivants.
Maintenant, un doute énorme me pèse
quant à la terrible leçon tirée de
cette tragédie, quant à la course des "liners"
à travers l'Atlantique. J'ai lu récemment
qu'un paquebot, qui faisait sa "course" par le
Nord, avait eu des rapports concernant des barrières
de glaces. Le Capitaine d'une des meilleures lignes de paquebots
a dit qu'il avait préféré suivre une
route semblable à celle du Capitaine Smith, sous
les mêmes conditions, apparemment pour gagner du temps
car il préfère certainement aller vite parmi
les icebergs que de prendre une route plus au sud.
Depuis la nuit des temps, les hommes ont
"marché sur la mer". L'intelligence humaine
a entrepris de conquérir les éléments
et aujourd'hui le génie semble triompher de tout
grâce à l'âme des aventuriers qui ont
découvert notre pays. Mais l'homme ne pourra jamais
être omnipotent. Un bateau insubmersible ne traversera
jamais les océans. Bien que j'avoue que le Titanic
soit un triomphe de construction et de progrès, il
ne surpassera jamais les lois de la nature.
Aussi beau et aussi rapide que soit un
navire pour échapper à la main de Dieu, c'est
seulement un atome dans la balance de la justice. Il a vogué
majestueusement mais incliné et brisé, il
a coulé lentement dans l'océan conquérant,
un mémorial caché, une cage pour les morts
sans sépulture qu'il porte."
Ms. Young ne s'est apparemment jamais mariée.
Elle passa ses derniers jours dans sa résidence à
Amsterdam dans l'état de New York où elle
mourut le 27 Juillet 1959 à l'âge de 83 ans.